Une merveille… inaccessible?

©Raphaël Charuel - Le Prince du Trièves

©Raphaël Charuel – Le Prince du Trièves

– Les grenoblois le connaissent tous, et on ne peut parler du Trièves, la vaste dépression naturelle au cœur des Alpes qu’il domine, sans l’évoquer. Le Mont Aiguille était autrefois bien-nommé Mont Inaccessible jusqu’à ce qu’Antoine de Ville réalise sa première ascension, en 1492. Ce fut alors la découverte d’un nouveau monde, source de bien des légendes. Considéré comme l’une des sept merveilles du Dauphiné, ou lieu de pèlerinage pour grimpeurs, il fallait bien que Raphaël, notre reporter des paysages de la Boîte A2 y fasse un tour!

©Raphaël Charuel - Le médaillon surplombant la voie des tubulaires commémore les 500 ans de la première ouverte par Antoine de Ville. Il faudra attendre le XIXe siècle pour que des villageois y montent!

©Raphaël Charuel – Le médaillon surplombant la voie des tubulaires commémore les 500 ans de la première ouverte par Antoine de Ville. Il faudra attendre le XIXe siècle pour que des villageois y montent de nouveau!

Sept merveilles

Les sept merveilles du Dauphiné prennent racine au XVIIe siècle, par le biais d’écrits de Denys de Salvaing de Boissieu, et de Nicolas Chorier, un humaniste et un avocat de l’époque. Il semblerait qu’elles fussent évoquées auparavant, autour du XIIIe siècle, inventées par la population à propos de curiosités naturelles, dont elle ne savait alors expliquer l’origine. Inutile donc, de préciser qu’en fonction des époques, la liste de ces sept merveilles a changé plusieurs fois. Depuis les écrits du XVIIe siècle, et leur valorisation touristique au XIXe, la liste semble être arrêtée. Ainsi, avec le Mont Aiguille, ces merveilles sont les suivantes:

©Raphaël Charuel - Fontaine Ardente

©Raphaël Charuel – Fontaine Ardente

-La Tour sans Venin, à Seyssinet-Pariset, vestige d’un château médiéval. Selon les dires, il s’agit d’un sanctuaire où ne viennent ni serpents ni araignées.
-La Fontaine Ardente au Sud du Gua, source de méthane qui se tarit lorsqu’un industriel voulut l’exploiter au XIXe siècle.
-Les Cuves de Sassenage, grotte bien connue de l’agglomération grenobloise, exurgence du Germe, communicant naturellement mais de façon impénétrable avec le célèbre gouffre Berger. Le légende dit que la fée Mélusine s’y réfugie depuis que son mari, le prince de Sassenage, l’aurait surprise au bain frappée de sa malédiction, transformée en sirène. Elle l’avait pourtant interdit, le samedi, d’y pénétrer. Depuis prisonnière des Cuves, elle annonce la mort des descendants du prince trois jours avant. Chose qu’aujourd’hui on ne pourra prouvée, la lignée des Béranger-Sassenage s’étant éteinte au XXe siècle. Peut-être sera donnée la chance à des visiteurs de l’apercevoir dans une galerie…
-Les Grottes de la Balme, aux confins septentrionaux du Dauphiné, qui auraient servi de repaire au contrebandier Louis Mandrin.
-Le pont Lesdiguières à Claix, achevé en 1611 sous le duc du même nom, abondamment représenté par des peintres de la région: Johan Barthold Jongkind, Jean Achard, Charles Berthier. Construction audacieuse pour l’époque, il portait alors les deux inscriptions “Unus dictancia jungo” et “Romana moles pudore suffundo”. Comme nous ne sommes pas très bons en latin, nous vous laissons chercher ce que ça veut dire! Donc, comme il s’agissait là d’une prouesse technique, il convenait bien sûr, sur ce pont à fort trafic, de s’acquitter d’un impôt. C’est là que Mandrin (encore lui!) aurait fui ou attaqué, selon la version, les gardes du pont de Claix.
-La Pierre Percée, sur les hauteurs de la Motte d’Aveillans, qui est une arche naturelle évoquant le diable, pétrifié, suite à un pari perdu face au duc de Lesdiguières, rien que ça!
L’ancienne province du Dauphiné englobant approximativement les départements actuels des Hautes-Alpes, de la Drôme, et de l’Isère, force est de constater que les sept Merveilles sont toutes situées dans ce dernier. Hasard? Nous ne saurions l’affirmer. D’autres curiosités sont souvent évoquées, comme la Manne de Briançon, résultant d’une transformation d’un suintement végétal du Mélèze. Certains spéléologues s’accordent à dire que le Scialet de Malaterre, impressionnant gouffre de 120 mètres de profondeur situé dans la mystérieuse forêt de la Loubière, occuperait légitimement une huitième place parmi ces sites.

©Raphaël Charuel - Plongée dans l'abîme de Malaterre

©Raphaël Charuel – Plongée dans l’abîme de 120 mètres de Malaterre

Terre de Légendes

Sur les cartes de Beins, on le reconnaît bien, le Mont Inaccessible!

Sur les cartes de Beins, on le reconnaît bien, le Mont Inaccessible!

Revenons donc à notre Mont Aiguille, car il ne s’agit pas là de trouver une aiguille dans une botte de foin! Son caractère inaccessible, qui lui valait son nom jusqu’à une période tardive de l’ancien régime (nom figurant sur les cartes de Beins du XVIIe siècle), a alors été source de légendes. Quel que soit le récit, sa prairie sommitale, véritable plateforme visible depuis le Grand Veymont, était décrite comme un Eden, où l’on ne pouvait s’y aventurer. Selon Denys Salvaing de Boissieu, le chasseur Ibicus en aurait fait les frais. Surprenant des déesses nues chassées de l’Olympe, il fut changé en bouquetin par Zeus lui-même. C’est pour cela d’ailleurs, que l’on peut toujours apercevoir des bouquetins sur le sommet du Mont Aiguille. Après, est-ce pour ces talents de transformisme que les chasseurs ont été surnommés “premiers écologistes de France”, cela reste encore à cette heure-ci, à vérifier.
Plus anciennement, au XIIIe siècle, Gervais de Tilbury nous dit qu’au sommet, l’herbe verdoie, on peut y voir des draps blancs étendus par les fameuses lavandières du Mont Aiguille. Alors, névés de printemps, ou draps fraichement sortis du lavomatic? On peut déjà établir un point commun sur toutes les légendes entendues: elles évoquent le sommet comme pureté, inatteignable, jamais foulé par l’homme, etc… Cela peut certainement résulter de la recherche d’un ailleurs, toujours propre à notre condition humaine, nous portant sans cesse à penser que l’herbe est certainement plus verte de l’autre côté du périph’ (ou de la rocade Sud, dans notre cas…). C’est aussi ce qui a poussé la chèvre de monsieur Seguin à aller voir cet ailleurs, les contes pour enfants nous portant bien souvent de beaux exemples d’anthropomorphisme, mais tout de même nous enseignant une morale. Raphaël a fait donc fi de cette morale, et a pris ses petites affaires pour aller voir ce qui se passe là haut, s’il y a vraiment un lavomatic, les bouquetins, les déesses nues et compagnie.

©Raphaël Charuel - Le Pas de la Selle permet déjà une vue d'ensemble du sommet.

©Raphaël Charuel – Le Pas de la Selle permet déjà une vue d’ensemble de la face Nord-Ouest et de ses voies d’escalade.

Une butte témoin

Avant d’entamer la montée, un peu de géologie. Si vous nous suivez régulièrement, on ne vous apprendra rien si l’on vous dit que le Vercors oriental est formé de synclinaux perchés, caractéristiques des préalpes calcaires (et si vous ne saviez pas, on vous a mis le lien!). Le sommet, isolé, résulte de la conjugaison d’érosion et de glissements le long de failles. Mais attention, uniquement au passé antérieur car, à priori, nous ne fûmes point encore nés! Jadis, les falaises du Mont Aiguille étaient rattachées aux plateaux du Vercors. Nous sommes là à l’extrême Sud de l’anticlinal (partie bombée d’une couche située entre deux synclinaux) de la Grande Moucherolle. Il est entaillé ici de deux failles: faille de la Queyrie au Nord et faille du Jas Neuf au Sud. Immédiatement à l’Est de cet anticlinal se trouve le synclinal de Gresse, lui aussi entaillé de ces deux mêmes failles. Sur ces failles, le terrain a subi un décrochement dextre: lorsque l’on se place au bord de la faille, le terrain situé de l’autre côté s’est déplacé vers la droite. L’érosion va creuser, le long de ces deux failles, dans le calcaire urgonien affleurant, créant des ravines dans les marno-calcaires, sous-jacents. C’est ainsi que va disparaître l’urgonien de l’anticlinal de la Grande Moucherolle pour donner à cet endroit le col de l’Aupet. Le Mont Aiguille est un piton d’urgonien appartenant au synclinal de Gresse, préservé par l’érosion qui ravine autour. C’est cette érosion au sein des failles qui lui a donné cette forme élancée, rappelant tantôt une barre, tantôt une aiguille, selon l’angle sous lequel on le regarde.

©Raphaël Charuel - Le Mont Aiguille se cache dans les couleurs d'automne.

©Raphaël Charuel – Le Mont Aiguille se cache dans les couleurs d’automne.

Si l’on appelle cette formation “butte témoin”, ce n’est pas parce qu’on y observe des faits divers, mais parce qu’il s’agit d’un endroit localisé où un ancien plateau a conservé son altitude. Ici, 2087 mètres, c’est une altitude très comparable aux falaises qui l’entourent: rochers du Parquet 2004 mètres, Tête Chevalière 1951 mètres, Petit Veymont 2120 mètres, etc… Cependant, on l’a vu, la solide, mais karstique, dalle d’urgonien repose sur des marno-calcaires, eux-mêmes reposant sur des couches de l’hauterivien. Connue pour ces fossiles, cette couche sous-jacente se présente davantage sous forme d’agglomérats calcaires dans de l’argile. Elle est quasi imperméable, et en spéléologie on la rencontre souvent à l’actif, la rivière souterraine, après avoir descendu une enfilade de puits traversant l’urgonien. Erodé, mis à nue, subissant les sècheresses, les pluies, la gélifraction, l’hauterivien va se détériorer petit à petit. Au milieu du XXe siècle, un gros éboulement de la pointe Nord-Est fit ainsi perdre 11 mètres au sommet du Mont Aiguille (sa croix, et une voie d’escalade avec!). Aujourd’hui, l’érosion continue, et cette configuration géologique n’est pas sans rappeler le Granier.

©Raphaël Charuel - La face Nord-Est du Mont-Aiguille est instable et repose sur d'épaisses couches de roches inconsistantes et ravinées.

©Raphaël Charuel – La face Nord-Est du Mont-Aiguille est instable et repose sur d’épaisses couches de roches inconsistantes et ravinées.

Cette formidable vue de la pointe Nord-Est ne se mérite qu’au prix de persévérance. Le rocher qui lui fait face est accessible par plusieurs chemins, tous à l’abandon. Quel que soit l’itinéraire, aucune trace directe n’y mène, avant d’arriver sur la crête, étroite, et dominant de part et d’autre des vides impressionnants. Un avant-goût de Néron, très certainement…

L’Ascension

Plusieurs itinéraires, tous nécessitant une escalade, permettent d’atteindre l’alpage. Le plus simple, la voie normale, débute en haut d’un pierrier (rafraîchissant, car ombragé) permettant de réduire la portion à grimper à 250 mètres de dénivelé. La paroi parpine: quel que soit l’endroit où l’on pose le pied, on détache des petits cailloux, voire des blocs. Là est le danger principal de cette ascension, plus que l’escalade proprement dite, généralement cotée 3c (“peu difficile”). Certains s’accordent à dire “laisse ta corde, mais n’oublie pas ton casque” depuis qu’un câble métallique a été ancré sur certaines parties de l’itinéraire. De notre côté, nous prévoyons les deux! Nous montons en corde tendue, c’est-à-dire que, encordés deux par deux, un coéquipier débute la montée, pose les points d’ancrage, tandis le second commence la montée une fois la corde tendue et retire au fur et à mesure les points posés par le premier. Des plateformes naturelles permettent quelques pauses, constituant des points de vue les plus appréciables!

©Raphaël Charuel - Sculpture naturelle à flanc de paroi. Derrière, le Grand Veymont est déjà plongé dans la nuit.

©Raphaël Charuel – Sculpture naturelle à flanc de paroi. Derrière, le Grand Veymont est déjà plongé dans la nuit.

Un dernier couloir parsemé de quelques passages techniques permet enfin l’accès à la prairie sommitale. Celle-ci est en forte pente vers le Sud. Cette pente s’atténue au fur et à mesure que l’on parcourt la crête vers l’Est. Au bout de la jetée, l’impressionnant à-pic de 500 mètres permet une vue panoramique de tout le Trièves, vue dégagée à gauche jusqu’à la Chartreuse, à droite jusqu’aux baronnies provençales. En face, le Dévoluy, et les Ecrins en arrière-plan.

©Raphaël Charuel - Dévoluy Lunaire

©Raphaël Charuel – Dévoluy Lunaire

Nous dérangeons à peine les bouquetins qui paissent près de nous. Il y en a donc bien ici! On en est presque à se demander comment ils ont pu monter, ou s’il s’agit de résidents permanents, endémiques. Aérien, et découvert, le sommet est balayé par des vents. Heureusement, la météo est bonne ce jour là, et la nuit calme. La Lune vient alors éclairer les brumes qui encerclent l’Obiou, et les falaises du Vercors. Pour couronner le tout, nous avons droit au brame du cerf qui résonne dans la forêt et sur les plateaux qui nous font face.

©Raphaël Charuel - Vercors sous les Etoiles, et Falaises dans la Nuit

©Raphaël Charuel – Vercors sous les Etoiles, et Falaises dans la Nuit

Le lever du jour nous permet de mieux faire connaissance avec l’alpage. Du fait de son altitude, nous voyons déjà le Soleil alors que la vallée est encore dans l’ombre. Nous entendons les villages qui s’éveillent: les routes, les poules, les clochers, et le train qui marque ses arrêts en descendant vers Grenoble. Surmontant le couloir que nous allons descendre, un bloc est orné d’une plaque de bronze, datée de 1992, commémorant les 500 ans de l’exploit d’Antoine de Ville, premier homme a avoir accédé au sommet au sein d’une expédition commanditée par Charles VIII. Les bouquetins ont profité de la nuit pour changer de côté, nous les retrouvons dans ce couloir.

©Raphaël Charuel - La Jetée

©Raphaël Charuel – La Jetée… On aperçoit la tente (indice: bleue) de vos fidèles serviteurs. Saurez-vous la retrouver?

La descente est sans doute ce qu’il y a de plus impressionnant. Désescalader (c’est-à-dire descendre en escalade) l’itinéraire de montée est dangereux du fait de l’instabilité des roches pour nous, et pour une éventuelle autre équipe qui entamerait une ascension. On commence d’ailleurs à entendre des voix et des cliquetis métalliques provenant d’en bas. La voie dite des Tubulaires, à peine plus à l’Ouest de l’itinéraire d’ascension, est une succession de couloirs séparés de deux rappels. Nous entamons la descente d’un premier couloir, ça parpine sévèrement: de grosses pierres roulent et vont se fracasser plus loin, heureusement qu’il n’y a personne en dessous. Les rappels vont consister à descendre sur deux brins de corde en même temps, insérées dans notre descendeur. Deux brins, car le système est rappelable: en tirant sur l’un des deux brins depuis le bas, on va pouvoir faire chuter la suite de la corde pour la récupérer. Ainsi, celle-ci est simplement posée dans un anneau ancré dans la roche. Si le premier rappel, de 20 mètres, est déjà impressionnant, le second, de 45 mètres, et suspendu, c’est à dire qu’on ne touche plus la paroi, est vertigineux! C’est le rappel du pin, car son départ est repéré par un pinus mugo accroché à la falaise. Il nous permet d’atteindre un recoin caché derrière une écaille d’où il est aisément possible de rejoindre le sentier de randonnée qui se trouve au pied.

©Raphaël Charuel - La Voile, écaille géante au fond de laquelle arrive le rappel suspendu des Tubulaires.

©Raphaël Charuel – La Voile, écaille géante derrière laquelle atterrit le rappel suspendu du pin, dernière étape de la voie des tubulaires.

Pendant une quinzaine d’heures, nous avons trouvé là un sentiment unique. L’isolement est bien présent: on observe d’un point de vue panoramique chaque village, maison, véhicule, et pourtant, tout cela paraît si loin. Les anciens qui faisaient preuve d’imagination ne croyaient pas si bien dire en parlant d’Eden, car le Mont Aiguille, pas si inaccessible avec nos techniques actuelles, dissimule son sommet à ceux qui préfèrent le contempler d’en bas.

©Raphaël Charuel - Devant le viaduc de Darne

©Raphaël Charuel – Devant le viaduc de Darne: la pittoresque ligne de Lyon à Marseille via Grenoble ne manque pas de passer près du mont emblématique.

Sources

Wikipédia: Les Sept Merveilles du Dauphiné
Les Septs Merveilles du Dauphiné, de 1900 à nos jours
Supereminet Invius
Le Mont Aiguille sur Geol-Alp
Randonnées autour du Mont Aiguille

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